Dimanche 13 août 2006













Tautmina avait envie de fraises et de crème fouettée. Elle alla dans le salon pour prendre l’antique livre de recettes légué par sa grand-tante. La délicieuse couverture cartonnée vert grave et rose passé sonnait toujours admirablement lorsquelle cognait doucement dessus de son poing fermé. Un son creux, discret et fertile de vieux livre qui en a dans le ventre...


Elle feuilleta les pages sépia sans se presser jusqu’à trouver comme par hasard celle de la crème fouettée. L’image de blancheur légère et gonflée lui sauta à la bouche, laissant sur sa langue un goût précurseur de sucre vanillé et de richesse grasse. Elle ouvrit son réfrigérateur et rien ne lui manquait pour préparer la crème ; en revanche, les fraises n’étaient pas là.
 
Tautmina, en ce matinal dimanche, se dit que malheureusement il ne lui restait qu’une solution : se doucher plus tôt que prévu, s’habiller et sortir jusqu’au petit supermarché du village pour acheter les précieux fruits rouges. Elle se dirigea donc vers la salle de bain, laissa glisser au sol son peignoir bleu nuit et choisit une eau presque froide. Elle sentait avec délices l’eau ruisseler mais l’entendit aussi lui chuchoter qu’elle allait au devant d’ennuis : “Tu dois prendre garde, ne laisse pas la forêt t’enlever...”. Tautmina, perplexe, se dit qu’il n’y avait pas plus de forêt dans ce village que de chevaux au fond des océans.

Peu après, elle pris le chemin du supermarché un panier au bras. Elle se souvint qu’il y avait ce matin un marché aux fleurs au centre du village et eut envie d’un bouquet. Elle se dirigea donc vers la place de la mairie et y constata qu’un unique stand, au demeurant assez indigent d’aspect, était installé. A une dame assise devant l’entrée de la salle municipale, elle demanda si c’était là tout le marché aux fleurs et s’entendit répondre sur un ton courroucé que “Madame, ici c’est un marché floral.”. Munie de cette énigmatique réponse, elle poursuivit son chemin vers les fraises, abandonnant l’idée d’acheter des fleurs.

Un peu plus loin, au moment où elle remettait son porte-monnaie dans la poche de son pantalon, une pièce lui échappa et alla rouler jusque sous une gerbe de graminées qui poussaient là près de la petite route. Elle n’avait sur elle que quelques billets d’euros et de menues pièces mais aurait juré avoir vu l’inimitable éclat d’une grosse pièce d’or. Elle se pencha sur l’herbe du talus et son regard balaya le sous-bois miniature. Elle ne vit d’abord que quelques petites pierres de banal calcaire puis, son regard s’accomodant à la pénombre, elle distingua une bille façonnée dans ce qui paraissait de la serpentine, minéral qu’en tant que créatrice de bijoux elle ne manquait pas de connaître et de travailler avec minutie. Tautmina se saisit de la petite sphère vert sombre comme veinée de chair rose, se redressa vivement et s’éloigna.

Lorsqu’elle arriva devant le magasin, elle pensait encore à cette pièce d’or dont la presque perte lui avait valu de trouver un superbe cabochon de serpentine. Farouchement, elle entra dans le petit supermarché en balayant du regard les rayons et les travées. Au rayon fruits et légumes, elle trouva les fraises, en choisit deux petits paniers, passa à la caisse, paya et sortit. Sur le parking du magasin elle était comme étonnée par tant de facilité. C’est alors qu’un chien noir à longue gueule passa devant elle en courant, poursuivi par le chef du rayon poissonnerie à qui l’animal avait arraché le filet de pêche décoratif garni de coquillages, étoiles de mer et hippocampes qu’il était en train d’installer au dessus d’un étal parfumé d’effluves irrésistibles. Le chien fut vite loin et le poissonnier fulminant renonça à récupérer son bien.



Tautmina, repassant devant le talus où elle avait trouvé sa bille de serpentine, fut accueillie par les abois du chien assis là. Il avait déposé devant lui le filet et était à présent occupé à machouiller ce qui lui tenait lieu de repas maritime : une belle étoile de mer en platique rouge. La jeune femme se tenait devant lui, comme fascinée par telle voracité inutile. Alors le chien se redressa lentement en la regardant dans les yeux et lui dit à haute et intelligible voix :  “Tu n’aurais pas dû prendre cette bille, elle est à moi, et à moi aussi la pièce d’or. Cependant, il est admirable que tu n’aies pas cherché à t’enfoncer davantage dans la petite forêt que tu as découverte sous ces herbes, pour cela, tu seras récompensée...”. Tautmina lui répondit qu’elle n’avait jamais eu de pièce d’or, à quoi il répliqua qu’il avait donc raison et que le vrai propriétaire, c’était bien lui-même. Il lui dit aussi qu’il était prêt à conclure avec elle un échange concernant la bille de serpentine : il lui donnerait l’hippocampe gris accroché au filet et elle lui rendrait la bille. Comme Tautmina tenait déjà à sa trouvaille, elle refusa tout net et tourna les talons en proposant au chien noir de poursuivre seul son repas. Le choc fut tel qu’elle se retrouva face contre terre. Le molosse était à présent debout sur son dos et il menaçait son cou de ses canines acérées, elle pouvait sentir son haleine méphytique et la salive élastique qui commençait à lui couler sur la nuque. Tautmina glissa lentement la main droite dans la poche de son pantalon et en ressortit la sphère verte qu’elle tendit en arrière vers la gueule du chien qui s’en saisit avec délicatesse, quitta sa position et la laissa se redresser. Il lui ordonna de la suivre.

Le filet de pêche gisait au sol près de la gerbe de graminées où elle avait perdu la pièce. Le chien lui dit qu’il se nommait Partonopeu et qu’il l’aiderait à rapporter l’hippocampe gris chez elle, le gris et pas un autre. Elle ne comprit le sens de ces paroles que lorsqu’elle le vit courir après le petit cheval aquatique qui venait de se libérer de ses rêts et tentait de se jeter dans l’eau du fossé bordant la route ; Partonopeu fut plus rapide et il revint vers Tautmina en tenant le petit animal doucement pincé entre ses dents. Ils cheminèrent ensemble vers la maison de la jeune femme qui se demandait comment elle allait pouvoir s’occuper d’un hippocampe fugueur. Sa curiosité la poussa également à demander au chien où il avait bien pu mettre la bille puisqu’il avait à présent l’hippocampe dans la gueule. Partonopeu lui révéla deux choses : le cheval de mer s’appellait Aréthuse et la bille, il l’avait avalée au moment de se saisir d’Aréthuse. Il lui dit aussi de ne pas se faire de souci, que la petite sphère repousserait après sa mort comme une graine au milieu de son jardin. Tautmina compris donc que Partonopeu aurait à rester avec elle le restant de ses jours (qui furent ensuite brefs, mais ça, elle ne le savait pas encore). Elle était rassurée : à présent tout était simple, elle n’aurait qu’à prendre soin d’un chien nommé Partonopeu et à aménager un joli bassin pour Aréthuse.

Lorsqu’ils furent en vue de sa maison, elle repensa avec une douce torsion au ventre aux deux paniers de fraises et à la crème fouettée. Elle fit visiter sa maison à ses deux nouveaux compagnons, montrant à son hippocampe gris le petit jardin d’eau où elle pensait l’héberger,  après quoi elle se mit en devoir de préparer le dessert sous leur regard. Tautmina rouvrit le rassurant livre de sa grand-tante et rassembla tous les ingrédients pour la préparation de la blanche crème. Lorsque celle-ci fut ferme et onctueuse tout à la fois, Partonopeu était mort au pied de la table, Aréthuse gémissant doucement dans son cou. Tautmina déposa la petite jument grise sur son épaule et alla enterrer le chien noir au milieu de son jardin. Le soir venu, hippocampe et femme décidèrent de dormir ensemble dans la grande baignoire de cuivre, l’unique luxe de la maison. Là, Aréthuse lui parla des mers, des océans et des rivières, elle lui raconta les cavalcades, les nuages de semence, le sinueux soleil en lignes dorées au dessus des surfaces, elle lui demanda de la relâcher dans le fossé près de la maison, lui promit qu’elle n’aurait aucun mal à rejoindre la mer.

Le lendemain matin, un petit arbre avait poussé sur l’emplacement du corps de Partonopeu, il portait d’innombrables fruits ronds et vert émeraude : autant de sphères de serpentine dont Tautmina fit par la suite de sublimes parures. Avec Aréthuse, elles allèrent ensemble déposer sous les graminées de leur rencontre une des nouvelles billes vertes et se dirent ensuite adieu au bord du fossé rempli d’eau. La jeune femme eut la tentation d’aller fourager sous les étranges herbes où elle avait cru perdre une pièce d’or mais en se souvenant des paroles de l’eau et du chien, elle préféra rebrousser chemin et rentrer chez elle.



Les voisins lui dirent que ce n’était pas délicat de sa part d’avoir planté pendant leur absence un eucalyptus qui plus tard risquerait de leur couper la vue, à quoi elle répondit que ce n’était pas un eucalytus mais Partonopeu et qu’elle allait manger près de lui des fraises accompagnées de crème fouettée.

par Cendrine Rovini publié dans : Contes
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