
Dans les pensées du petit garçon, les brins d'herbes se croisent comme des épées et se livrent à des duels sans fin, à des mêlées de batailles cosmogoniques. Qui douterait de la violence inaugurale qui se joue-là ? D'autant qu'il découvre aussi le défilé des fourmis aux mandibules écartées, délicats chevaliers cuirassés de chitine prenant d'assaut une forteresse volante qui vient de choir, une sauterelle agonisante aux rares mais vigoureux soubresauts. C'est bien le diable si ce monstre ne peut déguerpir, mais le chant glorieux des oiseaux suggère à l'enfant que l'insecte aux pattes musclées ciselées a été becqueté en plein vol par l'un d'eux, qu'il leur a réchappé en piquant vers les hautes herbes pour atterrir, blessé à mort, sur la grand route des fourmis. Armé d'une branche de pin, le garçon expédie la sauterelle au loin et défait la troupe des chevaliers du Myrmicol en quelques mouvements meurtriers.
Le terrain pacifié, il y pose une feuille de papier ornée d'un dessin au crayon : une femme élancée aux longs cheveux noirs et au visage ni triste ni joyeux ; elle est pourvue de deux ailes multicolores et tachetées d'innombrables yeux ; les ailes pointent vers le bas, tandis que ses bras sont levés au-dessus de sa tête. Elle porte une robe verte qui lui tombe à mi-cuisse. Deux serpents qui se regardent sont enroulés autour de sa jambe gauche, et leur tête triangulaire effleure le liseré de la robe. L'enfant retourne la feuille face contre terre, et commence un minutieux pliage : il ramène les extrémités supérieures de façon à former un triangle, le triangle lui-même est rabattu pour en former un nouveau, inversé. D'autres coins sont pliés et un avion finit par apparaître entre ses mains, merveilleuse invention toute pleine d'enfance qui mène son jeune créateur dans les airs, qui lui apprend à se laisser porter par le vent, et lui fait connaître chute et vertige.
Sur l'envers des ailes de papier, apparaît le dessin de l'empennage multicolore de la femme aux serpents, plus ocellé que les plumes du paon — et nous voyons l'enfant qui court dessous ces ailes, et qui saute quand elles prennent de la hauteur, et qui vire quand elles incurvent leur course
et plonge au giron ténébreux
et c'est un curieux spectacle de le voir courir la tête penchée en arrière, sans prendre garde où ses pas le mènent, sans rien voir de l'herbe qu'il foule ni du défilé des arbres qui bordent le pré. Son regard est entièrement concentré sur le vol de l'avion, qui semble parti pour être le plus long vol que connu jamais nef aérienne en papier. Nous le voyons, absorbé dans la contemplation des ailes parsemées d'yeux qui l'envisagent avec malice et l'entraînent à leur suite, et tandis que l'avion fléchit dans l'ellipse de la chute, nous voyons l'enfant tomber en arrêt, bouche bée, souffle coupé et parcouru d'un long frisson de saisissement.
Devant lui et à portée de main, se tient une femme immense, plus haute que toute femme de ce monde, brune bouclée et longue chevelue, vêtue d'une robe rouge, lourde et plissée, s'évasant jusqu'à terre, et dans la robe il y a une échancrure noire en forme de losange étiré qui, dirait-on, part du sommet des cuisses et s'arrête à hauteur des genoux. Cette ouverture ne laisse rien voir de ce qu'elle pourrait recéler, elle se découpe autour de la plus totale obscurité, encadrée du riche tissu ondulé de la robe rouge, et l'enfant se dit : ne t'en approche pas, surtout ne t'en approche pas, mais il se hisse sur la pointe des pieds pour mieux voir, il en oublie la femme qui porte en elle cette entrebâille et ne perçoit plus que son invite aux mystères.
D'un bond, il plonge au giron ténébreux et disparaît.
Le terrain pacifié, il y pose une feuille de papier ornée d'un dessin au crayon : une femme élancée aux longs cheveux noirs et au visage ni triste ni joyeux ; elle est pourvue de deux ailes multicolores et tachetées d'innombrables yeux ; les ailes pointent vers le bas, tandis que ses bras sont levés au-dessus de sa tête. Elle porte une robe verte qui lui tombe à mi-cuisse. Deux serpents qui se regardent sont enroulés autour de sa jambe gauche, et leur tête triangulaire effleure le liseré de la robe. L'enfant retourne la feuille face contre terre, et commence un minutieux pliage : il ramène les extrémités supérieures de façon à former un triangle, le triangle lui-même est rabattu pour en former un nouveau, inversé. D'autres coins sont pliés et un avion finit par apparaître entre ses mains, merveilleuse invention toute pleine d'enfance qui mène son jeune créateur dans les airs, qui lui apprend à se laisser porter par le vent, et lui fait connaître chute et vertige.
Sur l'envers des ailes de papier, apparaît le dessin de l'empennage multicolore de la femme aux serpents, plus ocellé que les plumes du paon — et nous voyons l'enfant qui court dessous ces ailes, et qui saute quand elles prennent de la hauteur, et qui vire quand elles incurvent leur course
et plonge au giron ténébreux
et c'est un curieux spectacle de le voir courir la tête penchée en arrière, sans prendre garde où ses pas le mènent, sans rien voir de l'herbe qu'il foule ni du défilé des arbres qui bordent le pré. Son regard est entièrement concentré sur le vol de l'avion, qui semble parti pour être le plus long vol que connu jamais nef aérienne en papier. Nous le voyons, absorbé dans la contemplation des ailes parsemées d'yeux qui l'envisagent avec malice et l'entraînent à leur suite, et tandis que l'avion fléchit dans l'ellipse de la chute, nous voyons l'enfant tomber en arrêt, bouche bée, souffle coupé et parcouru d'un long frisson de saisissement.
Devant lui et à portée de main, se tient une femme immense, plus haute que toute femme de ce monde, brune bouclée et longue chevelue, vêtue d'une robe rouge, lourde et plissée, s'évasant jusqu'à terre, et dans la robe il y a une échancrure noire en forme de losange étiré qui, dirait-on, part du sommet des cuisses et s'arrête à hauteur des genoux. Cette ouverture ne laisse rien voir de ce qu'elle pourrait recéler, elle se découpe autour de la plus totale obscurité, encadrée du riche tissu ondulé de la robe rouge, et l'enfant se dit : ne t'en approche pas, surtout ne t'en approche pas, mais il se hisse sur la pointe des pieds pour mieux voir, il en oublie la femme qui porte en elle cette entrebâille et ne perçoit plus que son invite aux mystères.
D'un bond, il plonge au giron ténébreux et disparaît.
Image : Iris portant le caducée. Attribué au peintre de Nazzano (cratère en calice falisque), 380-360 avant notre ère.
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