Lundi 31 juillet 2006
Quelque chose de plus, mais quoi ? Un sens, peut-être, ou alors tous les sens en éveil, et la merveille de flairer et de goûter, de voir et d'entendre, et de se laisser toucher par les images vivantes, par l'esthétique d'un lieu, d'une situation ou d'un être. Est-ce cela, la psychologie archétypale, l'imagination des sens : dans le goût vénusien des lèvres de l'amie, dans les paroles chuchotées des jeunes femmes où, d'après Hésiode, se plaît la déesse, dans le frisson et le saisissement panique du dieu de midi, dans le regard perçant de Celle qui porte l'égide, fille du Kronide, ou dans le fumet d'un repas soigneusement préparé au foyer d'Hestia ? Pourquoi pas. La psychologie archétypale se cultive dans la terre de notre imaginaire occidental.


    It is a psychology deliberately affiliated with the arts, culture, and the history of ideas, arising as they do from the imagination. (James Hillman, A Brief Account).


Et beaucoup d'artistes témoignent de ce regard sensible dont James Hillman parle si bien. Je l'ai trouvé aussi dans ce livre de Kerstin Ekman dont je termine la lecture, Les brigands de la forêt de Skule. C'est notre histoire, depuis les temps médiévaux jusqu'au XIXe siècle, traversée par Skord, un troll qui a appris à vivre auprès des humains et à se faire passer pour un des nôtres, à l'être vraiment, tout en gardant sa part étrangère, maintenant un lien profond avec son intuition et avec la nature (lien que son entrée dans le langage humain a rendu plus ténu). Un jour, il reçoit le témoignage d'un vieil homme, Moshe, qui a connu Descartes dans sa période suédoise, et que le désenchantement a gagné.


    Les animaux, dit Moshe Feigenbaum, se déplacent selon les lois que le Très-Haut a dictées pour eux. Ils sont des pivots, des dents, des rouages et des mailles dans Sa Grande Machine et ils tournent dans le Carroussel qu’il a inséré en eux pour toujours. Ils mangent, il s’accouplent et ils engendrent une progéniture qui mange et s’accouple.
    Là, Skord intervint :
   —  Ils font aussi des cabrioles. Ils courent comme des fous. Ils remuent la queue. Ils nagent avec le soleil du soir sur la tête. Ils roulent dans la neige et glissent le long des rochers. Ils chantent à en faire claquer leur cœur et parfois cela arrive.
    — Aucun animal ne court ou ne saute autrement que pour rester en vie et la transmettre, répondit Moshe.


Moshe lui parle de la Méthode, plus efficace que la prière, capable de faire rebrousser chemin au cours d'un fleuve. Application sèche, glacée et analytique de la raison coupée de ses images et des émotions qu'engendrent les images. La vision de Skord est vision animale et imagée, vivante, loin du froid mécanisme en philosphie du disciple de Descartes. Le regard de Skord porte avec lui la "certitude mythique", selon l'expression de James Hillman, la foi animale qui se laisse guider par les images, leur beauté et leur propre sens :


    — Mais le saumon mâle est si fort quand il bondit dans le torrent ! Si tu avais vu le corps luisant du saumon au-dessus des gueules de pierre et d’écume, tu saurais qu’il saute plus haut et avec plus d’audace qu’il n’en a besoin pour s’échapper. Il y a quelque chose de plus là-dedans ! Et quand la bruyère tresse un dessin et fleurit dans la mousse, et lorsque l’eau du ruisseau rougit sous le soleil et cherche son chemin sur un lit de gravier et de paillettes d’or, et lorsque le pinson mâle perché en haut de son sapin chante plus fort que les battements de son cœur — tout cela, n’est-ce pas quelque chose de plus !


Références citées :

Kerstin Ekman : Les brigands de la forêt de Skule, traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, Editions Actes Sud, 1993 (réédition de poche chez Points Seuil, 2006).

James Hillman : Achetypal Psychology: A Brief Account (Uniform Edition, 1), Spring Publications, 2004.
par Constantin publié dans : Réflexions imaginales
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