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Dimanche 22 février 2009
Quelque chose de plus, mais quoi ? Un sens, peut-être, ou alors tous les sens en éveil, et la merveille de flairer et de goûter, de voir et d'entendre, et de se laisser toucher par les images vivantes, par l'esthétique d'un lieu, d'une situation ou d'un être. Est-ce cela, la psychologie archétypale, l'imagination des sens : dans le goût vénusien des lèvres de l'amie, dans les paroles chuchotées des jeunes femmes où, d'après Hésiode, se plaît la déesse, dans le frisson et le saisissement panique du dieu de midi, dans le regard perçant de Celle qui porte l'égide, fille du Kronide, ou dans le fumet d'un repas soigneusement préparé au foyer d'Hestia ? Pourquoi pas. La psychologie archétypale se cultive dans la terre de notre imaginaire occidental.


    It is a psychology deliberately affiliated with the arts, culture, and the history of ideas, arising as they do from the imagination. (James Hillman, A Brief Account).


Et beaucoup d'artistes témoignent de ce regard sensible dont James Hillman parle si bien. Je l'ai trouvé aussi dans ce livre de Kerstin Ekman dont je termine la lecture, Les brigands de la forêt de Skule. C'est notre histoire, depuis les temps médiévaux jusqu'au XIXe siècle, traversée par Skord, un troll qui a appris à vivre auprès des humains et à se faire passer pour un des nôtres, à l'être vraiment, tout en gardant sa part étrangère, maintenant un lien profond avec son intuition et avec la nature (lien que son entrée dans le langage humain a rendu plus ténu). Un jour, il reçoit le témoignage d'un vieil homme, Moshe, qui a connu Descartes dans sa période suédoise, et que le désenchantement a gagné.


    Les animaux, dit Moshe Feigenbaum, se déplacent selon les lois que le Très-Haut a dictées pour eux. Ils sont des pivots, des dents, des rouages et des mailles dans Sa Grande Machine et ils tournent dans le Carroussel qu’il a inséré en eux pour toujours. Ils mangent, il s’accouplent et ils engendrent une progéniture qui mange et s’accouple.
    Là, Skord intervint :
   —  Ils font aussi des cabrioles. Ils courent comme des fous. Ils remuent la queue. Ils nagent avec le soleil du soir sur la tête. Ils roulent dans la neige et glissent le long des rochers. Ils chantent à en faire claquer leur cœur et parfois cela arrive.
    — Aucun animal ne court ou ne saute autrement que pour rester en vie et la transmettre, répondit Moshe.


Moshe lui parle de la Méthode, plus efficace que la prière, capable de faire rebrousser chemin au cours d'un fleuve. Application sèche, glacée et analytique de la raison coupée de ses images et des émotions qu'engendrent les images. La vision de Skord est vision animale et imagée, vivante, loin du froid mécanisme en philosphie du disciple de Descartes. Le regard de Skord porte avec lui la "certitude mythique", selon l'expression de James Hillman, la foi animale qui se laisse guider par les images, leur beauté et leur propre sens :


    — Mais le saumon mâle est si fort quand il bondit dans le torrent ! Si tu avais vu le corps luisant du saumon au-dessus des gueules de pierre et d’écume, tu saurais qu’il saute plus haut et avec plus d’audace qu’il n’en a besoin pour s’échapper. Il y a quelque chose de plus là-dedans ! Et quand la bruyère tresse un dessin et fleurit dans la mousse, et lorsque l’eau du ruisseau rougit sous le soleil et cherche son chemin sur un lit de gravier et de paillettes d’or, et lorsque le pinson mâle perché en haut de son sapin chante plus fort que les battements de son cœur — tout cela, n’est-ce pas quelque chose de plus !




Le regard que tisse l’imagination mythique ne cesse pas au-delà d’une supposée ligne de partage entre ce qui relèverait du mythique et ce qui en serait privé. Nous pourrions croire que Descartes est inatteignable de cette façon-là, par des yeux trempés en obscure fantaisie, et que la claire raison ou le dieu cartésien des causes et des effets ne laissent pas prise à la fantasie de Skord. Mais c’est oublier d’où provient la Méthode de Raison, c’est oublier les trois songes qui visitèrent René Descartes  « le dixième de novembre mil six cent dix-neuf », et qu’il nota soigneusement dans ses Olympica, manuscrit perdu qu’un Leibniz gêné aux entournures a lu mais n’a pas osé recopier.

Nous avons heureusement le compte-rendu d’Adrien Baillet, où un génie, un démon au sens grec, se manifeste au philosophe sous la forme d’une tempête, vent impétueux qui le fait tourbillonner sur le pied gauche, et pencher dangereusement. C’est Descartes lui-même qui voit un mauvais génie dans le vent qui le malmène jusque dans le réveil, car à ce moment il ressentait encore une douleur. Dans cette même nuit, après une pluie d’étincelles, Descartes a vu un livre imaginaire, le Corpus Poetarum, au cours d’un nouveau songe où il avait conscience de rêver et qu’il interprêtait à mesure.

(…) le Recueil de Poësies intitulé Corpus Poetarum, marquait (…) la Philosophie et la Sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les Poëtes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées, et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des Philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité de l’Enthousiasme, et à la force de l’Imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut le faire la Raison dans les Philosophes (Adrien Baillet, Vie de M. Descartes).

Une fois n’est pas coutume, donnons raison à Descartes ; je laisse la parole au Poète, qui évoque le minuscule démon mélancolique du philosophe exilé en terres d’eau et de froideur, son duende à peine plus gros que la glande pinéale, attiré par les canaux d’Amsterdam et l’ivresse des marins :

    El duende de que hablo, oscuro y estremecido, es descendiente de aquel alegrísimo demonio de Sócrates, mármol y sal, que lo arañó indignado el día que tomó la cicuta, y del otro melancólico demonillo de Descartes, pequeño como una almendra verde, que, harto de círculos y líneas, salía por los canales para oír cantar a los grandes marineros borrosos. (Federico García Lorca, “Juego y teoría del duende”)

Toujours selon Baillet, Descartes attribuait sa série de rêves à ce daïmon qui avait pris possession de lui :

    [Descartes] ajoute que le génie qui excitait en lui l'enthousiasme dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l'esprit humain n'y avait aucune part. (Adrien Baillet)

Quant à Skord, il perçoit la philosophie cartésienne dans son ancrage mythique : il ressent la présence de ce démon dans le château de Stockholm ; c’est une créature froide et pensante, une brume spectrale dansant sur le fleuve près du château, et peut-être Skord l’aperçoit-elle en voyant une belette aux yeux cartésiens, noirs et brillants.

    Il existait un démon dont la demeure se trouvait dans les espaces emplis de glace. Il  possédait la connaissance sur tous les corps et sur tous les mouvements. En calculant leurs prolongements jusqu’aux extrémités du monde dans un sens ou dans l’autre, il pouvait dire ce qui avait été et ce qui allait advenir. Il était aussi en mesure, après de minutieux calculs, d’intervenir dans la mécanique du cours du monde pour lui donner une autre direction. (…)
    L’homme étrange mourut à cause de l’humidité glaciale qui pénétrait dans le château, montant des tourbillons du fleuve au pied de ses murs. La nuit, on voyait les brumes glacées virevolter au-dessus de l’eau noire en une danse malveillante.
(…)
    [Skord] ressentit du mépris pour ce démon qui fourrait le bout de son doigt dans le mécanisme du Carroussel, peut-être uniquement pour prouver que tout tournait rond et que les rats trouvaient de quoi manger afin de s’accoupler sous les lattes du plancher pour obtenir une progéniture qui à son tour pourrait se procurer de quoi manger (Kerstin Ekman).

Descartes n’a pas inventé le dualisme, il l’a promu à un rang plus légitimé scientifiquement, mais l’appauvrissement dû à la séparation âme-corps et à l’absence de monde intermédiaire produit toujours des dégâts dans le paysage dévasté des terres d’imagination. Retrouver la trace du démon de Descartes, c’est peut-être nous guérir un peu de notre cartésianisme.



Références citées :

Kerstin Ekman : Les brigands de la forêt de Skule, traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, Editions Actes Sud, 1993 (réédition de poche chez Points Seuil, 2006).

Adrien Baillet : La vie de Monsieur Descartes (1692) (on peut trouver ce livre sur Gallica.fr)

Federico García Lorca : « Juego y teoría del duende » (1933)

James Hillman : Achetypal Psychology: A Brief Account (Uniform Edition, 1), Spring Publications, 2004.

Par Constantin - Publié dans : Réflexions imaginales
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Dimanche 19 novembre 2006
Je rêve d'une psychothérapie compatible avec le monde comme il va : un monde ouvert, polyglotte, polythéiste, cosmopolite, riche d'êtres et de choses qui entendent ne pas disparaître.
Je rêve d'une psychothérapie qui saurait intégrer les familles, les experts, qu'ils proviennent de la profession "psy" ou d'autres disciplines, les divinités, - notamment celles des autres -, les invisibles, les objets thérapeutiques.

Tobie Nathan, "Pour une psychothérapie enfin démocratique", in La guerre des psys, les empêcheurs de penser en rond, 2006.



Entièrement favorable à une psyché égocentrique, la psychologie monothéiste est aussi très nuisible à notre propos qui est de déplacer les perspectives par rapport au moi comme centre unique de la conscience. Une psychologie archétypique qui accorderait à de nombreuses dominantes la place qui leur est due et qui reconnaîtrait l'interpénétration psychologique réelle des nombreux dieux (...) se verrait contrainte de mettre en doute et même à abandonner le monothéisme psychologique et son insistance. (...)
Une psychologie conforme à sa vue archétypique de la structure psychique doit refléter cette multiplicité de centres et affirmer un polythéisme psychologique.

James Hillman, Le mythe de la psychanalyse, 1972. Réédition française chez Payot en Rivages poches, 2006.
Par Constantin - Publié dans : Charges contre l'Unique
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Dimanche 27 août 2006
Avis à tous les lecteurs qui sont las des romans dépressifs tant prisés par la gent critique-menue au cerveau plombé de concepts en guise d'autel pour sacrifier à la vacuité.

Je veux évoquer ici un auteur qui laisse la part belle à l'imagination, un héritier de Mikhaïl Boulgakov, un Thomas Pynchon enfin lisible, le Haruki Murakami hispanique : Andrés Ibáñez, auteur de trois romans essentiels : La música del mundo (1995), El mundo en la era de Varick (1999), La sombra del pájaro lira (2003), et d'un très beau roman pour enfants : El parque prohibido (2005).

La traduction française de La sombra del pájaro lira paraîtra en septembre aux éditions du Diable Vauvert, qui nous avaient fait découvrir Andrés Ibáñez avec l'extraordinaire monde selon Varick.
Par Constantin - Publié dans : Art, littérature & imagination
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Vendredi 11 août 2006

Beauty is the manifest
anima mundi - and do notice here it is neither transcendent to the manifest or hiddenly immanent within, but refers to appearances as such, created as they are, in the forms with which they are given, sense data, bare facts, Venus Nudata.

Citation extraite de :

James Hillman, The Thought of the Heart & the Soul of the World, Spring, 1992

Image : Venus & Cupido. Lucas Cranach le jeune.

Par Constantin - Publié dans : Anima Mundi
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Mercredi 9 août 2006
Avec tout le respect que je dois aux efforts accomplis pour entretenir l'héritage religieux des cultures régionales avancées, on peut même se demander si le monothéisme peut servir de matrice à une éthique contemporaine, ou si l'on ne doit pas voir en lui, au contraire, le père de tous les fanatismes. Johan Galtung, spécialiste des problèmes liés à la paix, a dressé un bilan dévastateur de l'énergie polémogène des religions monothéistes, et même si l'on contrebalance ce bilan par des éléments positifs, les objections restent fortement majoritaires. La culture religieuse du sentiment de faute, noyau des constitutions monothéistes du sur-moi, ne fournit pas une base affective appropriée à un projet de société moderne.

Citation tirée de :

Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort. Jeu de piste sous forme de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs.
Pauvert, 2003.
Par Constantin - Publié dans : Charges contre l'Unique
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