Henry-claude Cousseau est mis en examen pour l'organisation d'une exposition artistique à Bordeaux en 2000 intitulée Présumés innocents, l'art contemporain et l'enfance. Il est accusé d'avoir ainsi diffusé un "message violent, pornographique ou contraire à la dignité, accessible à un mineur"... Je vous renvoie à ce lien avant de continuer mon topo :
http://www.liberation.fr/
A la lecture de ces chefs d'accusation, je trouve que ça transpire le bon vieil ordre moral chrétien fourant son nez dans ce qui (le) dépasse et que l'art doit être libre de provoquer qui il veut. Pour moi, c'est imparable et indispensable.
Mais, car il y a un mais, lorsque je cherche à en savoir plus sur cette expo, je me rends compte que dans cette histoire s'affrontent les deux camps les plus imbéciles de la planète France/Europe et qu'en matière d'ordre moral, les chrétiens déclarés ne sont pas les seuls à sévir.
Je m'explique.
Nous avons donc à droite certaines associations de protection des enfants et leurs cohortes de mères-la-pudeur qui s'effraient à l'idée du corps, qui passent leur temps à parler nenfants et petits goûters au parc et qui fabriquent des névrosés coincés du cul et abstraits de la réalité charnelle (je ne vise pas là spécifiquement l'association La Mouette). Nous avons à gauche les curetons de l'art contemporain le plus encroûté qui soit, ne jurant que par le mot provocation -provocation qui n'en est d'ailleurs plus vraiment, depuis le temps qu'on nous serine les mêmes œuvres sur la guéguerre, la méçante consommation et le méçant commerce, le sexe tabou et autres tartes à la crème. Bref, chez ces derniers, tout est toujours pareil depuis bientôt 150 ans dans le fond et dans la forme (tas de feraille au sol pour la guerre, tas de détritus au sol pour le méçant commerce, tas d'ours en peluche se faisant sodomiser par Oui-Oui, n'importe qui peut broder pendant des années, les artistes les plus représentatifs de cette expo de Bordeaux n'ayant rien fait de plus rayon enfants).
Ce qui donc me fait mourir de rire c'est que ce tas de gens tout occupés à s'envoyer des vanes, ne se rend pas compte que, pour qui a un minimum de sens critique et à qui la complexité de pensée n'est pas étrangère, c'est du pareil au même et relève du conservatisme le plus détestable. Les deux parties équivalent à s'acharner sur ce qui leur paraît trancher avec le Bien : les chrétiens qui s'assument voudraient une société bien proprette, gentille mais martiale, les tenants d'une gauche faussement intellectuelle voudraient continuer comme du temps de Pompidou (qui pourtant n'était pas de gauche) à ne voir que nouveautés, trucs déglingués et destructurés parce que ça fait bien et cool et que ça semble sortir du cerveau d'un gentil révolutionnaire de gauche.
Eh bien ce ramassis d'indigences furieuses les unes contre les autres me donne envie de tuer un âne avec des saucisses. Chez les uns et les autres, la même peur est à l'œuvre : la peur de l'âme, de l'imagination, la peur de la vraie liberté de penser et de créer sans prêter attention à la mode, la terreur de l'ombre, du multiple, du féminin trop charnel et pas assez conceptuel et donc pas assez masculin, la peur de la terre humide contre l'air et la pensée arides. C'est le grand amour de l'Un qui unit et accole ses deux parties qui semblent s'affronter alors qu'elles ne sont que deux aspects de la même sensibilité monothéiste et patriarcale. Que cela plaise ou non, l'art officiel est aussi le reflet et le programme de la vie consciente d'un pays et franchement, le programme du mien m'inquiète profondément, je me dis que la vitalité créatrice vient plutôt du Japon ou des Etats-Unis, de la Norvège ou de la Finlande, je me dis que l'âme du monde y est plus vivace que n'importe où en France. Certes, je crains l'ultra libéralisme économique mais je ne vois pas en quoi ça m'empêche de m'insurger contre la névrose et la dépression dans l'art, au contraire, car il me semble qu'un peuple névrosé est déséquilibré entre pseudo-intellect (que l'on peut retrouver au Palais de Tokyo, par exemple) et décervelage (que l'on peut constater dans des parcs façon Euro-Disney). Le dénominateur commun de ces deux souffrances est le manque criant d'imagination et d'inventivité.
Encore une chose : je crois que l'emblème de la lutte que mènent ensemble ces deux frères ennemis pourrait être le commerce. Pour les zentils gens, c'est là le diable, la pub est son suppôt, les enfants leur christ. Que l'enfant soit protégé de ce diable bien pratique par des associations, ou mis en scène par des artistes comme Annette Messager pour mieux l'en écarter, on en arrive à la même chose : une sensation de gluance et l'impression qu'il est dénié aux gens du peuple le fait d'avoir envie librement de "consommer" (j'en vois déjà que ce mot fait bondir) du rêve, des images et du loisir. Cette peur d'une populace livrée à ses instincts imaginaux est le dénominateur commun des artistes contemporains français autant que des pater familias à l'ancienne.
Si je voulais choquer (je m'en soucie peu, en fait), en tant qu'artiste française du 21e siècle, je prendrais la peine de souligner l'indigence et le crime contre la vraie pensée. Je ne parle pas de l'imbécile pensée qui est à l'œuvre dans la plupart des créations contemporaines les plus convenues et qui consiste à faire à tout prix sortir du "sens" d'un acte "créateur" faisant ainsi ressembler la plupart des artistes les plus reconnus aujourd'hui à des gens constipés occupés à pousser volontairement pour que ça sorte, alors que le sens profond d'une œuvre n'est pas dû, la plupart du temps, à la seule poussée de son créateur. Je prendrais le risque de montrer le crime contre la psyché humaine que constitue une religion monothéisthe que j'abhorre par dessus tout. J'essaierais de représenter que ce qui nous pousse au ventre, artistes y compris, ce n'est pas la pensée avant tout mais l'ombre, les dieux et nos génies personnels, l'âme du monde et notre inconscient ainsi peuplé, et non pas seulement de mots, de sexe et de merde, n'en déplaise à Lacan et à Freud.
Pour faire plus pragmatique, je pense qu'il est également possible que tout bonnement les artistes sénescents français soient pétrifiés de peur devant la nouvelle vague de la figuration portée par tous ces jeunes illustrateurs, concepteurs pub freelance, peintres et dessinateurs qui sont pour le coup la vraie avant-garde et le vivier d'une création superbe et décomplexée. C'est facile après coup de faire du terrorisme artistique au nom de la liberté d'expression alors qu'on est déjà à classer dans le passé et qu'on se musèle soi-même en niant la créativité foisonnante et sincère qui s'exprime à travers des gens comme Fuco Ueda, James Jean, Monica René Rochester, Mark Ryden, Sam Weber, Kathryn Barton ou Andy Kehoe.
Petite note pour les lecteurs de mauvaise foi : je n'aime pas la seule figuration, j'aime aussi des gens comme Wolfgang Laib, ou Patrick Van Caeckenbergh, je peux aussi aimer l'art conceptuel, du moment que c'est sensible et que le créateur ne pense pas que, hors du sien, il n'existe que l'art des peintres du dimanche aux ridicules champs de lavande qui là, on est d'accord, font bailler à peu près tout le monde, de gauche ou de droite, de légitime ennui...
Et puis quitte à mettre les liens de mes camarades artistes, autant mettre le mien, ça ne mange pas de pain, et du pain, j'en mange grâce à ce que je vends, tout le monde n'a pas la chance de subister en montrant dans des musées huppés des tas d'ordure qui trompent les agents de propreté : Cendrine Rovini.
par Cendrine
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Art, littérature & imagination
Je rêve d'une psychothérapie compatible avec le monde comme il va : un monde ouvert, polyglotte, polythéiste, cosmopolite, riche d'êtres et de choses qui entendent ne pas disparaître.
Je rêve d'une psychothérapie qui saurait intégrer les familles, les experts, qu'ils proviennent de la profession "psy" ou d'autres disciplines, les divinités, - notamment celles des autres -, les invisibles, les objets thérapeutiques.
Tobie Nathan, "Pour une psychothérapie enfin démocratique", in La guerre des psys, les empêcheurs de penser en rond, 2006.
Entièrement favorable à une psyché égocentrique, la psychologie monothéiste est aussi très nuisible à notre propos qui est de déplacer les perspectives par rapport au moi comme centre unique de la conscience. Une psychologie archétypique qui accorderait à de nombreuses dominantes la place qui leur est due et qui reconnaîtrait l'interpénétration psychologique réelle des nombreux dieux (...) se verrait contrainte de mettre en doute et même à abandonner le monothéisme psychologique et son insistance. (...)
Une psychologie conforme à sa vue archétypique de la structure psychique doit refléter cette multiplicité de centres et affirmer un polythéisme psychologique.
James Hillman, Le mythe de la psychanalyse, 1972. Réédition française chez Payot en Rivages poches, 2006.
Je rêve d'une psychothérapie qui saurait intégrer les familles, les experts, qu'ils proviennent de la profession "psy" ou d'autres disciplines, les divinités, - notamment celles des autres -, les invisibles, les objets thérapeutiques.
Tobie Nathan, "Pour une psychothérapie enfin démocratique", in La guerre des psys, les empêcheurs de penser en rond, 2006.
Entièrement favorable à une psyché égocentrique, la psychologie monothéiste est aussi très nuisible à notre propos qui est de déplacer les perspectives par rapport au moi comme centre unique de la conscience. Une psychologie archétypique qui accorderait à de nombreuses dominantes la place qui leur est due et qui reconnaîtrait l'interpénétration psychologique réelle des nombreux dieux (...) se verrait contrainte de mettre en doute et même à abandonner le monothéisme psychologique et son insistance. (...)
Une psychologie conforme à sa vue archétypique de la structure psychique doit refléter cette multiplicité de centres et affirmer un polythéisme psychologique.
James Hillman, Le mythe de la psychanalyse, 1972. Réédition française chez Payot en Rivages poches, 2006.
par Constantin
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Charges contre l'Unique
C'est le nom que je lui donne. Et je lui dois ce livre de nuit, à l'irisée légère au nom de haute antiquité qui n'a jamais cessé d'habiter notre monde (oiseau d'Héra ou fleur) et d'habiller notre regard de ses couleurs, ô multiples, et qui désormais a sa demeure honorée en vallée cerdane.
par Michaël
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Offrandes
par Cendrine
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Anima Mundi
Avis à tous les lecteurs qui sont las des romans dépressifs tant prisés par la gent critique-menue au cerveau plombé de concepts en guise d'autel pour sacrifier à la vacuité.
Je veux évoquer ici un auteur qui laisse la part belle à l'imagination, un héritier de Mikhaïl Boulgakov, un Thomas Pynchon enfin lisible, le Haruki Murakami hispanique : Andrés Ibáñez, auteur de trois romans essentiels : La música del mundo (1995), El mundo en la era de Varick (1999), La sombra del pájaro lira (2003), et d'un très beau roman pour enfants : El parque prohibido (2005).
La traduction française de La sombra del pájaro lira paraîtra en septembre aux éditions du Diable Vauvert, qui nous avaient fait découvrir Andrés Ibáñez avec l'extraordinaire monde selon Varick.
Je veux évoquer ici un auteur qui laisse la part belle à l'imagination, un héritier de Mikhaïl Boulgakov, un Thomas Pynchon enfin lisible, le Haruki Murakami hispanique : Andrés Ibáñez, auteur de trois romans essentiels : La música del mundo (1995), El mundo en la era de Varick (1999), La sombra del pájaro lira (2003), et d'un très beau roman pour enfants : El parque prohibido (2005).
La traduction française de La sombra del pájaro lira paraîtra en septembre aux éditions du Diable Vauvert, qui nous avaient fait découvrir Andrés Ibáñez avec l'extraordinaire monde selon Varick.
par Constantin
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Art, littérature & imagination

Dans les pensées du petit garçon, les brins d'herbes se croisent comme des épées et se livrent à des duels sans fin, à des mêlées de batailles cosmogoniques. Qui douterait de la violence inaugurale qui se joue-là ? D'autant qu'il découvre aussi le défilé des fourmis aux mandibules écartées, délicats chevaliers cuirassés de chitine prenant d'assaut une forteresse volante qui vient de choir, une sauterelle agonisante aux rares mais vigoureux soubresauts. C'est bien le diable si ce monstre ne peut déguerpir, mais le chant glorieux des oiseaux suggère à l'enfant que l'insecte aux pattes musclées ciselées a été becqueté en plein vol par l'un d'eux, qu'il leur a réchappé en piquant vers les hautes herbes pour atterrir, blessé à mort, sur la grand route des fourmis. Armé d'une branche de pin, le garçon expédie la sauterelle au loin et défait la troupe des chevaliers du Myrmicol en quelques mouvements meurtriers.
Le terrain pacifié, il y pose une feuille de papier ornée d'un dessin au crayon : une femme élancée aux longs cheveux noirs et au visage ni triste ni joyeux ; elle est pourvue de deux ailes multicolores et tachetées d'innombrables yeux ; les ailes pointent vers le bas, tandis que ses bras sont levés au-dessus de sa tête. Elle porte une robe verte qui lui tombe à mi-cuisse. Deux serpents qui se regardent sont enroulés autour de sa jambe gauche, et leur tête triangulaire effleure le liseré de la robe. L'enfant retourne la feuille face contre terre, et commence un minutieux pliage : il ramène les extrémités supérieures de façon à former un triangle, le triangle lui-même est rabattu pour en former un nouveau, inversé. D'autres coins sont pliés et un avion finit par apparaître entre ses mains, merveilleuse invention toute pleine d'enfance qui mène son jeune créateur dans les airs, qui lui apprend à se laisser porter par le vent, et lui fait connaître chute et vertige.
Sur l'envers des ailes de papier, apparaît le dessin de l'empennage multicolore de la femme aux serpents, plus ocellé que les plumes du paon — et nous voyons l'enfant qui court dessous ces ailes, et qui saute quand elles prennent de la hauteur, et qui vire quand elles incurvent leur course
et plonge au giron ténébreux
et c'est un curieux spectacle de le voir courir la tête penchée en arrière, sans prendre garde où ses pas le mènent, sans rien voir de l'herbe qu'il foule ni du défilé des arbres qui bordent le pré. Son regard est entièrement concentré sur le vol de l'avion, qui semble parti pour être le plus long vol que connu jamais nef aérienne en papier. Nous le voyons, absorbé dans la contemplation des ailes parsemées d'yeux qui l'envisagent avec malice et l'entraînent à leur suite, et tandis que l'avion fléchit dans l'ellipse de la chute, nous voyons l'enfant tomber en arrêt, bouche bée, souffle coupé et parcouru d'un long frisson de saisissement.
Devant lui et à portée de main, se tient une femme immense, plus haute que toute femme de ce monde, brune bouclée et longue chevelue, vêtue d'une robe rouge, lourde et plissée, s'évasant jusqu'à terre, et dans la robe il y a une échancrure noire en forme de losange étiré qui, dirait-on, part du sommet des cuisses et s'arrête à hauteur des genoux. Cette ouverture ne laisse rien voir de ce qu'elle pourrait recéler, elle se découpe autour de la plus totale obscurité, encadrée du riche tissu ondulé de la robe rouge, et l'enfant se dit : ne t'en approche pas, surtout ne t'en approche pas, mais il se hisse sur la pointe des pieds pour mieux voir, il en oublie la femme qui porte en elle cette entrebâille et ne perçoit plus que son invite aux mystères.
D'un bond, il plonge au giron ténébreux et disparaît.
Le terrain pacifié, il y pose une feuille de papier ornée d'un dessin au crayon : une femme élancée aux longs cheveux noirs et au visage ni triste ni joyeux ; elle est pourvue de deux ailes multicolores et tachetées d'innombrables yeux ; les ailes pointent vers le bas, tandis que ses bras sont levés au-dessus de sa tête. Elle porte une robe verte qui lui tombe à mi-cuisse. Deux serpents qui se regardent sont enroulés autour de sa jambe gauche, et leur tête triangulaire effleure le liseré de la robe. L'enfant retourne la feuille face contre terre, et commence un minutieux pliage : il ramène les extrémités supérieures de façon à former un triangle, le triangle lui-même est rabattu pour en former un nouveau, inversé. D'autres coins sont pliés et un avion finit par apparaître entre ses mains, merveilleuse invention toute pleine d'enfance qui mène son jeune créateur dans les airs, qui lui apprend à se laisser porter par le vent, et lui fait connaître chute et vertige.
Sur l'envers des ailes de papier, apparaît le dessin de l'empennage multicolore de la femme aux serpents, plus ocellé que les plumes du paon — et nous voyons l'enfant qui court dessous ces ailes, et qui saute quand elles prennent de la hauteur, et qui vire quand elles incurvent leur course
et plonge au giron ténébreux
et c'est un curieux spectacle de le voir courir la tête penchée en arrière, sans prendre garde où ses pas le mènent, sans rien voir de l'herbe qu'il foule ni du défilé des arbres qui bordent le pré. Son regard est entièrement concentré sur le vol de l'avion, qui semble parti pour être le plus long vol que connu jamais nef aérienne en papier. Nous le voyons, absorbé dans la contemplation des ailes parsemées d'yeux qui l'envisagent avec malice et l'entraînent à leur suite, et tandis que l'avion fléchit dans l'ellipse de la chute, nous voyons l'enfant tomber en arrêt, bouche bée, souffle coupé et parcouru d'un long frisson de saisissement.
Devant lui et à portée de main, se tient une femme immense, plus haute que toute femme de ce monde, brune bouclée et longue chevelue, vêtue d'une robe rouge, lourde et plissée, s'évasant jusqu'à terre, et dans la robe il y a une échancrure noire en forme de losange étiré qui, dirait-on, part du sommet des cuisses et s'arrête à hauteur des genoux. Cette ouverture ne laisse rien voir de ce qu'elle pourrait recéler, elle se découpe autour de la plus totale obscurité, encadrée du riche tissu ondulé de la robe rouge, et l'enfant se dit : ne t'en approche pas, surtout ne t'en approche pas, mais il se hisse sur la pointe des pieds pour mieux voir, il en oublie la femme qui porte en elle cette entrebâille et ne perçoit plus que son invite aux mystères.
D'un bond, il plonge au giron ténébreux et disparaît.
Image : Iris portant le caducée. Attribué au peintre de Nazzano (cratère en calice falisque), 380-360 avant notre ère.
par Michaël
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Offrandes

Tautmina avait envie de fraises et de crème fouettée. Elle alla dans le salon pour prendre l’antique livre de recettes légué par sa grand-tante. La délicieuse couverture cartonnée vert grave et rose passé sonnait toujours admirablement lorsquelle cognait doucement dessus de son poing fermé. Un son creux, discret et fertile de vieux livre qui en a dans le ventre...
Elle feuilleta les pages sépia sans se presser jusqu’à trouver comme par hasard celle de la crème fouettée. L’image de blancheur légère et gonflée lui sauta à la bouche, laissant sur sa langue un goût précurseur de sucre vanillé et de richesse grasse. Elle ouvrit son réfrigérateur et rien ne lui manquait pour préparer la crème ; en revanche, les fraises n’étaient pas là.
Tautmina, en ce matinal dimanche, se dit que malheureusement il ne lui restait qu’une solution : se doucher plus tôt que prévu, s’habiller et sortir jusqu’au petit supermarché du village pour acheter les précieux fruits rouges. Elle se dirigea donc vers la salle de bain, laissa glisser au sol son peignoir bleu nuit et choisit une eau presque froide. Elle sentait avec délices l’eau ruisseler mais l’entendit aussi lui chuchoter qu’elle allait au devant d’ennuis : “Tu dois prendre garde, ne laisse pas la forêt t’enlever...”. Tautmina, perplexe, se dit qu’il n’y avait pas plus de forêt dans ce village que de chevaux au fond des océans.
Peu après, elle pris le chemin du supermarché un panier au bras. Elle se souvint qu’il y avait ce matin un marché aux fleurs au centre du village et eut envie d’un bouquet. Elle se dirigea donc vers la place de la mairie et y constata qu’un unique stand, au demeurant assez indigent d’aspect, était installé. A une dame assise devant l’entrée de la salle municipale, elle demanda si c’était là tout le marché aux fleurs et s’entendit répondre sur un ton courroucé que “Madame, ici c’est un marché floral.”. Munie de cette énigmatique réponse, elle poursuivit son chemin vers les fraises, abandonnant l’idée d’acheter des fleurs.
Un peu plus loin, au moment où elle remettait son porte-monnaie dans la poche de son pantalon, une pièce lui échappa et alla rouler jusque sous une gerbe de graminées qui poussaient là près de la petite route. Elle n’avait sur elle que quelques billets d’euros et de menues pièces mais aurait juré avoir vu l’inimitable éclat d’une grosse pièce d’or. Elle se pencha sur l’herbe du talus et son regard balaya le sous-bois miniature. Elle ne vit d’abord que quelques petites pierres de banal calcaire puis, son regard s’accomodant à la pénombre, elle distingua une bille façonnée dans ce qui paraissait de la serpentine, minéral qu’en tant que créatrice de bijoux elle ne manquait pas de connaître et de travailler avec minutie. Tautmina se saisit de la petite sphère vert sombre comme veinée de chair rose, se redressa vivement et s’éloigna.
Lorsqu’elle arriva devant le magasin, elle pensait encore à cette pièce d’or dont la presque perte lui avait valu de trouver un superbe cabochon de serpentine. Farouchement, elle entra dans le petit supermarché en balayant du regard les rayons et les travées. Au rayon fruits et légumes, elle trouva les fraises, en choisit deux petits paniers, passa à la caisse, paya et sortit. Sur le parking du magasin elle était comme étonnée par tant de facilité. C’est alors qu’un chien noir à longue gueule passa devant elle en courant, poursuivi par le chef du rayon poissonnerie à qui l’animal avait arraché le filet de pêche décoratif garni de coquillages, étoiles de mer et hippocampes qu’il était en train d’installer au dessus d’un étal parfumé d’effluves irrésistibles. Le chien fut vite loin et le poissonnier fulminant renonça à récupérer son bien.

Tautmina, repassant devant le talus où elle avait trouvé sa bille de serpentine, fut accueillie par les abois du chien assis là. Il avait déposé devant lui le filet et était à présent occupé à machouiller ce qui lui tenait lieu de repas maritime : une belle étoile de mer en platique rouge. La jeune femme se tenait devant lui, comme fascinée par telle voracité inutile. Alors le chien se redressa lentement en la regardant dans les yeux et lui dit à haute et intelligible voix : “Tu n’aurais pas dû prendre cette bille, elle est à moi, et à moi aussi la pièce d’or. Cependant, il est admirable que tu n’aies pas cherché à t’enfoncer davantage dans la petite forêt que tu as découverte sous ces herbes, pour cela, tu seras récompensée...”. Tautmina lui répondit qu’elle n’avait jamais eu de pièce d’or, à quoi il répliqua qu’il avait donc raison et que le vrai propriétaire, c’était bien lui-même. Il lui dit aussi qu’il était prêt à conclure avec elle un échange concernant la bille de serpentine : il lui donnerait l’hippocampe gris accroché au filet et elle lui rendrait la bille. Comme Tautmina tenait déjà à sa trouvaille, elle refusa tout net et tourna les talons en proposant au chien noir de poursuivre seul son repas. Le choc fut tel qu’elle se retrouva face contre terre. Le molosse était à présent debout sur son dos et il menaçait son cou de ses canines acérées, elle pouvait sentir son haleine méphytique et la salive élastique qui commençait à lui couler sur la nuque. Tautmina glissa lentement la main droite dans la poche de son pantalon et en ressortit la sphère verte qu’elle tendit en arrière vers la gueule du chien qui s’en saisit avec délicatesse, quitta sa position et la laissa se redresser. Il lui ordonna de la suivre.
Le filet de pêche gisait au sol près de la gerbe de graminées où elle avait perdu la pièce. Le chien lui dit qu’il se nommait Partonopeu et qu’il l’aiderait à rapporter l’hippocampe gris chez elle, le gris et pas un autre. Elle ne comprit le sens de ces paroles que lorsqu’elle le vit courir après le petit cheval aquatique qui venait de se libérer de ses rêts et tentait de se jeter dans l’eau du fossé bordant la route ; Partonopeu fut plus rapide et il revint vers Tautmina en tenant le petit animal doucement pincé entre ses dents. Ils cheminèrent ensemble vers la maison de la jeune femme qui se demandait comment elle allait pouvoir s’occuper d’un hippocampe fugueur. Sa curiosité la poussa également à demander au chien où il avait bien pu mettre la bille puisqu’il avait à présent l’hippocampe dans la gueule. Partonopeu lui révéla deux choses : le cheval de mer s’appellait Aréthuse et la bille, il l’avait avalée au moment de se saisir d’Aréthuse. Il lui dit aussi de ne pas se faire de souci, que la petite sphère repousserait après sa mort comme une graine au milieu de son jardin. Tautmina compris donc que Partonopeu aurait à rester avec elle le restant de ses jours (qui furent ensuite brefs, mais ça, elle ne le savait pas encore). Elle était rassurée : à présent tout était simple, elle n’aurait qu’à prendre soin d’un chien nommé Partonopeu et à aménager un joli bassin pour Aréthuse.
Lorsqu’ils furent en vue de sa maison, elle repensa avec une douce torsion au ventre aux deux paniers de fraises et à la crème fouettée. Elle fit visiter sa maison à ses deux nouveaux compagnons, montrant à son hippocampe gris le petit jardin d’eau où elle pensait l’héberger, après quoi elle se mit en devoir de préparer le dessert sous leur regard. Tautmina rouvrit le rassurant livre de sa grand-tante et rassembla tous les ingrédients pour la préparation de la blanche crème. Lorsque celle-ci fut ferme et onctueuse tout à la fois, Partonopeu était mort au pied de la table, Aréthuse gémissant doucement dans son cou. Tautmina déposa la petite jument grise sur son épaule et alla enterrer le chien noir au milieu de son jardin. Le soir venu, hippocampe et femme décidèrent de dormir ensemble dans la grande baignoire de cuivre, l’unique luxe de la maison. Là, Aréthuse lui parla des mers, des océans et des rivières, elle lui raconta les cavalcades, les nuages de semence, le sinueux soleil en lignes dorées au dessus des surfaces, elle lui demanda de la relâcher dans le fossé près de la maison, lui promit qu’elle n’aurait aucun mal à rejoindre la mer.
Le lendemain matin, un petit arbre avait poussé sur l’emplacement du corps de Partonopeu, il portait d’innombrables fruits ronds et vert émeraude : autant de sphères de serpentine dont Tautmina fit par la suite de sublimes parures. Avec Aréthuse, elles allèrent ensemble déposer sous les graminées de leur rencontre une des nouvelles billes vertes et se dirent ensuite adieu au bord du fossé rempli d’eau. La jeune femme eut la tentation d’aller fourager sous les étranges herbes où elle avait cru perdre une pièce d’or mais en se souvenant des paroles de l’eau et du chien, elle préféra rebrousser chemin et rentrer chez elle.

Le filet de pêche gisait au sol près de la gerbe de graminées où elle avait perdu la pièce. Le chien lui dit qu’il se nommait Partonopeu et qu’il l’aiderait à rapporter l’hippocampe gris chez elle, le gris et pas un autre. Elle ne comprit le sens de ces paroles que lorsqu’elle le vit courir après le petit cheval aquatique qui venait de se libérer de ses rêts et tentait de se jeter dans l’eau du fossé bordant la route ; Partonopeu fut plus rapide et il revint vers Tautmina en tenant le petit animal doucement pincé entre ses dents. Ils cheminèrent ensemble vers la maison de la jeune femme qui se demandait comment elle allait pouvoir s’occuper d’un hippocampe fugueur. Sa curiosité la poussa également à demander au chien où il avait bien pu mettre la bille puisqu’il avait à présent l’hippocampe dans la gueule. Partonopeu lui révéla deux choses : le cheval de mer s’appellait Aréthuse et la bille, il l’avait avalée au moment de se saisir d’Aréthuse. Il lui dit aussi de ne pas se faire de souci, que la petite sphère repousserait après sa mort comme une graine au milieu de son jardin. Tautmina compris donc que Partonopeu aurait à rester avec elle le restant de ses jours (qui furent ensuite brefs, mais ça, elle ne le savait pas encore). Elle était rassurée : à présent tout était simple, elle n’aurait qu’à prendre soin d’un chien nommé Partonopeu et à aménager un joli bassin pour Aréthuse.
Lorsqu’ils furent en vue de sa maison, elle repensa avec une douce torsion au ventre aux deux paniers de fraises et à la crème fouettée. Elle fit visiter sa maison à ses deux nouveaux compagnons, montrant à son hippocampe gris le petit jardin d’eau où elle pensait l’héberger, après quoi elle se mit en devoir de préparer le dessert sous leur regard. Tautmina rouvrit le rassurant livre de sa grand-tante et rassembla tous les ingrédients pour la préparation de la blanche crème. Lorsque celle-ci fut ferme et onctueuse tout à la fois, Partonopeu était mort au pied de la table, Aréthuse gémissant doucement dans son cou. Tautmina déposa la petite jument grise sur son épaule et alla enterrer le chien noir au milieu de son jardin. Le soir venu, hippocampe et femme décidèrent de dormir ensemble dans la grande baignoire de cuivre, l’unique luxe de la maison. Là, Aréthuse lui parla des mers, des océans et des rivières, elle lui raconta les cavalcades, les nuages de semence, le sinueux soleil en lignes dorées au dessus des surfaces, elle lui demanda de la relâcher dans le fossé près de la maison, lui promit qu’elle n’aurait aucun mal à rejoindre la mer.
Le lendemain matin, un petit arbre avait poussé sur l’emplacement du corps de Partonopeu, il portait d’innombrables fruits ronds et vert émeraude : autant de sphères de serpentine dont Tautmina fit par la suite de sublimes parures. Avec Aréthuse, elles allèrent ensemble déposer sous les graminées de leur rencontre une des nouvelles billes vertes et se dirent ensuite adieu au bord du fossé rempli d’eau. La jeune femme eut la tentation d’aller fourager sous les étranges herbes où elle avait cru perdre une pièce d’or mais en se souvenant des paroles de l’eau et du chien, elle préféra rebrousser chemin et rentrer chez elle.

Les voisins lui dirent que ce n’était pas délicat de sa part d’avoir planté pendant leur absence un eucalyptus qui plus tard risquerait de leur couper la vue, à quoi elle répondit que ce n’était pas un eucalytus mais Partonopeu et qu’elle allait manger près de lui des fraises accompagnées de crème fouettée.
par Cendrine Rovini
publié dans :
Contes

Beauty is the manifest anima mundi - and do notice here it is neither transcendent to the manifest or hiddenly immanent within, but refers to appearances as such, created as they are, in the forms with which they are given, sense data, bare facts, Venus Nudata.
Citation extraite de :
James Hillman, The Thought of the Heart & the Soul of the World, Spring, 1992
Image : Venus & Cupido. Lucas Cranach le jeune.
par Constantin
publié dans :
Anima Mundi
Avec tout le respect que je dois aux efforts accomplis pour entretenir l'héritage religieux des cultures régionales avancées, on peut même se demander si le monothéisme peut servir de matrice à une éthique contemporaine, ou si l'on ne doit pas voir en lui, au contraire, le père de tous les fanatismes. Johan Galtung, spécialiste des problèmes liés à la paix, a dressé un bilan dévastateur de l'énergie polémogène des religions monothéistes, et même si l'on contrebalance ce bilan par des éléments positifs, les objections restent fortement majoritaires. La culture religieuse du sentiment de faute, noyau des constitutions monothéistes du sur-moi, ne fournit pas une base affective appropriée à un projet de société moderne.
Citation tirée de :
Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort. Jeu de piste sous forme de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs. Pauvert, 2003.
par Constantin
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Charges contre l'Unique
Cet article prolonge le précédent et avance d’un pas dans une approche guidée par l’imagination mythique. Nous continuons à épier les mouvements de la pensée de Skord au sujet de Descartes et de son disciple Moshe, et je recommande vivement la lecture de ce roman de Kerstin Ekman qui les met en scène dans Les brigands de la forêt de Skule.
Le regard que tisse l’imagination mythique ne cesse pas au-delà d’une supposée ligne de partage entre ce qui relèverait du mythique et ce qui en serait privé. Nous pourrions croire que Descartes est inatteignable de cette façon-là, par des yeux trempés en obscure fantaisie, et que la claire raison ou le dieu cartésien des causes et des effets ne laissent pas prise à la fantasie de Skord. Mais c’est oublier d’où provient la Méthode de Raison, c’est oublier les trois songes qui visitèrent René Descartes « le dixième de novembre mil six cent dix-neuf », et qu’il nota soigneusement dans ses Olympica, manuscrit perdu qu’un Leibniz gêné aux entournures a lu mais n’a pas osé recopier.
Nous avons heureusement le compte-rendu d’Adrien Baillet, où un génie, un démon au sens grec, se manifeste au philosophe sous la forme d’une tempête, vent impétueux qui le fait tourbillonner sur le pied gauche, et pencher dangereusement. C’est Descartes lui-même qui voit un mauvais génie dans le vent qui le malmène jusque dans le réveil, car à ce moment il ressentait encore une douleur. Dans cette même nuit, après une pluie d’étincelles, Descartes a vu un livre imaginaire, le Corpus Poetarum, au cours d’un nouveau songe où il avait conscience de rêver et qu’il interprêtait à mesure.
(…) le Recueil de Poësies intitulé Corpus Poetarum, marquait (…) la Philosophie et la Sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les Poëtes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées, et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des Philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité de l’Enthousiasme, et à la force de l’Imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut le faire la Raison dans les Philosophes (Adrien Baillet, Vie de M. Descartes).
Une fois n’est pas coutume, donnons raison à Descartes ; je laisse la parole au Poète, qui évoque le minuscule démon mélancolique du philosophe exilé en terres d’eau et de froideur, son duende à peine plus gros que la glande pinéale, attiré par les canaux d’Amsterdam et l’ivresse des marins :
El duende de que hablo, oscuro y estremecido, es descendiente de aquel alegrísimo demonio de Sócrates, mármol y sal, que lo arañó indignado el día que tomó la cicuta, y del otro melancólico demonillo de Descartes, pequeño como una almendra verde, que, harto de círculos y líneas, salía por los canales para oír cantar a los grandes marineros borrosos. (Federico García Lorca, “Juego y teoría del duende”)
Toujours selon Baillet, Descartes attribuait sa série de rêves à ce daïmon qui avait pris possession de lui :
[Descartes] ajoute que le génie qui excitait en lui l'enthousiasme dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l'esprit humain n'y avait aucune part. (Adrien Baillet)
Quant à Skord, il perçoit la philosophie cartésienne dans son ancrage mythique : il ressent la présence de ce démon dans le château de Stockholm ; c’est une créature froide et pensante, une brume spectrale dansant sur le fleuve près du château, et peut-être Skord l’aperçoit-elle en voyant une belette aux yeux cartésiens, noirs et brillants.
Il existait un démon dont la demeure se trouvait dans les espaces emplis de glace. Il possédait la connaissance sur tous les corps et sur tous les mouvements. En calculant leurs prolongements jusqu’aux extrémités du monde dans un sens ou dans l’autre, il pouvait dire ce qui avait été et ce qui allait advenir. Il était aussi en mesure, après de minutieux calculs, d’intervenir dans la mécanique du cours du monde pour lui donner une autre direction. (…)
L’homme étrange mourut à cause de l’humidité glaciale qui pénétrait dans le château, montant des tourbillons du fleuve au pied de ses murs. La nuit, on voyait les brumes glacées virevolter au-dessus de l’eau noire en une danse malveillante.
(…)
[Skord] ressentit du mépris pour ce démon qui fourrait le bout de son doigt dans le mécanisme du Carroussel, peut-être uniquement pour prouver que tout tournait rond et que les rats trouvaient de quoi manger afin de s’accoupler sous les lattes du plancher pour obtenir une progéniture qui à son tour pourrait se procurer de quoi manger (Kerstin Ekman).
Descartes n’a pas inventé le dualisme, il l’a promu à un rang plus légitimé scientifiquement, mais l’appauvrissement dû à la séparation âme-corps et à l’absence de monde intermédiaire produit toujours des dégâts dans le paysage dévasté des terres d’imagination. Retrouver la trace du démon de Descartes, c’est peut-être nous guérir un peu de notre cartésianisme.
Le regard que tisse l’imagination mythique ne cesse pas au-delà d’une supposée ligne de partage entre ce qui relèverait du mythique et ce qui en serait privé. Nous pourrions croire que Descartes est inatteignable de cette façon-là, par des yeux trempés en obscure fantaisie, et que la claire raison ou le dieu cartésien des causes et des effets ne laissent pas prise à la fantasie de Skord. Mais c’est oublier d’où provient la Méthode de Raison, c’est oublier les trois songes qui visitèrent René Descartes « le dixième de novembre mil six cent dix-neuf », et qu’il nota soigneusement dans ses Olympica, manuscrit perdu qu’un Leibniz gêné aux entournures a lu mais n’a pas osé recopier.
Nous avons heureusement le compte-rendu d’Adrien Baillet, où un génie, un démon au sens grec, se manifeste au philosophe sous la forme d’une tempête, vent impétueux qui le fait tourbillonner sur le pied gauche, et pencher dangereusement. C’est Descartes lui-même qui voit un mauvais génie dans le vent qui le malmène jusque dans le réveil, car à ce moment il ressentait encore une douleur. Dans cette même nuit, après une pluie d’étincelles, Descartes a vu un livre imaginaire, le Corpus Poetarum, au cours d’un nouveau songe où il avait conscience de rêver et qu’il interprêtait à mesure.
(…) le Recueil de Poësies intitulé Corpus Poetarum, marquait (…) la Philosophie et la Sagesse jointes ensemble. Car il ne croyait pas qu’on dût s’étonner si fort de voir que les Poëtes, même ceux qui ne font que niaiser, fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées, et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des Philosophes. Il attribuait cette merveille à la divinité de l’Enthousiasme, et à la force de l’Imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut le faire la Raison dans les Philosophes (Adrien Baillet, Vie de M. Descartes).
Une fois n’est pas coutume, donnons raison à Descartes ; je laisse la parole au Poète, qui évoque le minuscule démon mélancolique du philosophe exilé en terres d’eau et de froideur, son duende à peine plus gros que la glande pinéale, attiré par les canaux d’Amsterdam et l’ivresse des marins :
El duende de que hablo, oscuro y estremecido, es descendiente de aquel alegrísimo demonio de Sócrates, mármol y sal, que lo arañó indignado el día que tomó la cicuta, y del otro melancólico demonillo de Descartes, pequeño como una almendra verde, que, harto de círculos y líneas, salía por los canales para oír cantar a los grandes marineros borrosos. (Federico García Lorca, “Juego y teoría del duende”)
Toujours selon Baillet, Descartes attribuait sa série de rêves à ce daïmon qui avait pris possession de lui :
[Descartes] ajoute que le génie qui excitait en lui l'enthousiasme dont il se sentait le cerveau échauffé depuis quelques jours, lui avait prédit ces songes avant que de se mettre au lit, et que l'esprit humain n'y avait aucune part. (Adrien Baillet)
Quant à Skord, il perçoit la philosophie cartésienne dans son ancrage mythique : il ressent la présence de ce démon dans le château de Stockholm ; c’est une créature froide et pensante, une brume spectrale dansant sur le fleuve près du château, et peut-être Skord l’aperçoit-elle en voyant une belette aux yeux cartésiens, noirs et brillants.
Il existait un démon dont la demeure se trouvait dans les espaces emplis de glace. Il possédait la connaissance sur tous les corps et sur tous les mouvements. En calculant leurs prolongements jusqu’aux extrémités du monde dans un sens ou dans l’autre, il pouvait dire ce qui avait été et ce qui allait advenir. Il était aussi en mesure, après de minutieux calculs, d’intervenir dans la mécanique du cours du monde pour lui donner une autre direction. (…)
L’homme étrange mourut à cause de l’humidité glaciale qui pénétrait dans le château, montant des tourbillons du fleuve au pied de ses murs. La nuit, on voyait les brumes glacées virevolter au-dessus de l’eau noire en une danse malveillante.
(…)
[Skord] ressentit du mépris pour ce démon qui fourrait le bout de son doigt dans le mécanisme du Carroussel, peut-être uniquement pour prouver que tout tournait rond et que les rats trouvaient de quoi manger afin de s’accoupler sous les lattes du plancher pour obtenir une progéniture qui à son tour pourrait se procurer de quoi manger (Kerstin Ekman).
Descartes n’a pas inventé le dualisme, il l’a promu à un rang plus légitimé scientifiquement, mais l’appauvrissement dû à la séparation âme-corps et à l’absence de monde intermédiaire produit toujours des dégâts dans le paysage dévasté des terres d’imagination. Retrouver la trace du démon de Descartes, c’est peut-être nous guérir un peu de notre cartésianisme.
Références citées :
Kerstin Ekman : Les brigands de la forêt de Skule, traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, Editions Actes Sud, 1993 (réédition de poche chez Points Seuil, 2006).
Adrien Baillet : La vie de Monsieur Descartes (1692) (on peut trouver ce livre sur Gallica.fr)
Federico García Lorca : « Juego y teoría del duende » (1933)
par Constantin
publié dans :
Réflexions imaginales




















